Une case en moins

21 décembre 2011

Le Moyen âge grotesque mais moral de F'murrrr

Titre  :  Les AveuglesAveugles 1

L'auteur : F'murrr

l'Editeur : Casterman

La date : 1992

 La page/la case :  case 1, p. 1

Le contexte :

En Février 1990 un drôle de personnage fait son apparition dans les pages de la revue A suivre. Il s'agit du Pauvre chevalier. Sur deux numéros du célèbre bonus encarté "Comics A suivre" d'alors :  "Epopée désastreuse " et " Apothéose équivoque", Fmurrr va nous conter les aventures moyen-âgeuses de ce chevalier qui a eu la malchance d'être invité (par erreur) à la table du Roi Arthus et de surprendre la reine Guenièvre en facheuse posture avec sire Lancelot.
Là dessus, le pauvre chevalier se voit maudit, condamné à perdre tout ses biens, sauf son cheval (qui pleure tout le temps), et à errer sur les routes, à la risée et aux mauvais traitements de chacun.

Pauvre chalier couv 1Or il croise celle de deux personnages singuliers : un chevalier et son écuyer, travestis tous deux en pélerins. Ceux-ci transportent anonymement la rançon d'un roi (celle du roi Arthus, ou bien Richard ?). Il faut dire que l'on ne s'embarasse pas de réalité et de pertinences historiques dans ce récit, lorsque l'on croise dans le même continuum spatial et temporel Jehanne D'Arc, Robin des bois* (enfin, les personnages de Fmurrrr, qui ont déjà eu l'honneur d'albums), Merlin l'enchanteur, le roi Arthus... Sans parler d'armées françaises et anglaises, se pourfendant à coup de pluies de flèches en arrière plan, par dessus les bulles de textes de nos protagonistes principaux.
Bref, au niveau dessin, moults détails abracadabrants parsèment les cases.Chevalier p6 (Des objets volants improbables traversent le ciel...)

Les dialogues quant à eux sont irrévérencieux et d'un humour vache à faire pleurer (de rire), et les situations non sensiques, quoi que suivant une logique implacable.
Il s'agit en fait d'une sorte de tragédie Grecque, avec les choeurs récitant régulièrement, sous la forme de petites bêtes sans importance, apparaissant en bas de page et commentant les scénettes. Mais tout cela est si inopportun, que l'on croirait y voir de l'improvisation.

Fmurrr nous entraine ainsi dans son univers décalé, déjà bien perçu dans sa série phare "Les Alpages", en y introduisant une touche historique et poétique d'un autre temps (celui de Villon ou des dames galantes), tout à fait émouvant.

L'aspect dramatique est donc bien présent, et à l'issu du second chapitre, le chevalier niais,  atteint à la tête, tel un Foudre béni chez Hergé, s'envole comme un ballon, avant d'être pris pour un oiseau et cloué sur place par une flèche en pleine tête.
Fin de l'acte 1.
Pieter_Bruegel_d
Acte 2 : Les aveugles et le chevalier Licorne.
Or donc, au début de ce troisième et avant-dernier acte, qui feront une fois reliés l'objet d'un album intitulé "les Aveugles", nous suivont la route d'une bande de six compères non voyants. L'entrée est abrupte, sans introduction, et se fait très intelligemment au travers d'une filiation culturelle précise : la parabole des aveugles de Brueghel l'ancien (1568).

Ces aveugles, dont l'un voit aussi bien que vous et moi, vont tomber sur la chaumière d'une gente dame : Nievenne, dame dont l'amour non réciproque envers Merlin l'amène à lui jeter un sort, l'enfermant à jamais sous une dalle, puis masquer son propre visage afin de ne jamais plus être désirée.
Mais la quête improbable du chevalier (à la flèche fendant son crane, d'où le nom de "Licorne") est justement de délivrer Merlin de son enchantement... (!! ?...)

Aveugles p48 c4-5Ce récit trés bien mené, rempli de poésie et de clins d'oeil à la légende de la table ronde mais aussi à d'autres grands repères culturels (cf Van Gogh et ses tournesols) ravira tout amateur de bons mots, de philosophie et de morale.

Une question subsiste : Comment un tel scénario et un tel style aussi originaux peuvent-ils avoir été réalisé par un seul homme ?
Il faut dire qu'ls sont rares, les auteurs/dessinateurs à avoir pu et su nous emporter aussi loin dans leurs univers mentaux si personnels et si difficilement transposables.
On serait tenté de rapprocher cet humour de celui communément appelé "anglais", et un Peter Greenaway ferait justement un excellent réalisateur pour une adaptation cinématographique d'une oeuvre telle.

Aveugles p98 c3
En bande dessinée, on pensera bien sûr à Jean Claude Forest, qui a de plus "touché" au Moyen-âge avec son "Renart" (cf précedente note sur ce blog), mais aussi à Francis Masse, dont les délires psychotiques aux décors insensés restent gravés dans les esprits de tous les lecteurs qui ont fait leur découverte.

... Fmurrr est un trés grand auteur et un fameux poète.. Cela valait bien un hommage.

- A lire : une interview trés intéressante de Fmurrr sur Le Briographe

* Robin des boites, dont la réédition de l'album Futuropolis est actuellement en rayon, dans une version augmentée, chez Dargaud.

- Pour en savoir un peu plus sur l'oeuvre de Brueghel l'ancien :
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Parabole_des_aveugles

© Images : Fmurrr/Casterman

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20 décembre 2011

"Que pas un de ces chiens n'en réchappe" ! : l'hyper réalisme de Blueberry.

Titre  :  Général tête jauneGeneral tj p43, série Lieutenant Blueberry

Les auteurs : Giraud, Jean , Jean-Michel Charlier

l'Editeur : Dargaud 

La date : 1971

 La page/la case :  case 5-6, p. 43

Le contexte :
Historique :
C'est l'hiver. Nous sommes en 1868 et les guerres contre les Sioux et les Cheyennes font rage depuis déjà plus de dix ans, plusieurs traités ayant été floués par les Etats unis...

La bataille de Little Big Horn n'a pas encore eu lieu (1876), mais Custer est déjà un militaire connu, et de terribles actions ont préalablement décimé des tribus indiennes du Dakota et du Minnesota.
Le 27 novembre 1868, en représailles à des raids meurtriers d'indiens Cheyennes, le lieutenant-colonel George A. Custer attaque le village de Black Kettle, tue plus de 120 guerriers, fait 53 prisonniers civils. Cela se passe dans l'Oklahoma, et c'est de cet épisode que s'inspire Giraud lorsqu'il décrit l'aventure du général Tête jaune.

Cet album fait suite à deux autres épisodes de la série Blueberry traitant de ce cycle "Guerre de plaines" : "le Cheval de fer" et "La Piste des Sioux". L'action fictionnelle pourtant inspirée se situe dans les collines du Wyoming et du Colorado, et les personnages en présence sont : le Général Dodge, Le général Allister (Custer), le Major Foster, Les lieutenants Budinglow et Blueberry et ses acolytes habituels : Red neck et Mc clure.

Déjoué dans une attaque de village près d'une rivière, (la Washita ?) le septième de cavalerie doit se séparer, laissant Le lieutenant Blueberry et une soixantaine d'homme couvrir les arrières du général Allister/Custer, qui s'engage vers un autre village Cheyenne afin de les prendre par surprise.

S'ensuit alors une course poursuite contre la montre, semée d'embuches où la cavalerie, divisée en deux groupes distincts voit Blueberry, faisant preuve d'un courage et d'une témérité exemplaires s'isoler dans un second temps afin de metttre en place un plan de diversion (les fameuses fausses explosions de combat dans les montagnes.), avant de revenir sur le front des batailles et manquer succomber face à l'incompétence du général Alister, et la coalition indienne puissante et préparée.

Général tj p29Tout l'album sera ainsi fait de scènes tendues, de tensions palpables, où l'on se trouve en tant que lecteur pris au centre des combats, sentant presque la sueur des acteurs lorsqu'ils passent à nos côtés. C'est d'ailleurs la marque de ces grands auteurs que sont Giraud, mais aussi Charlier, de nous montrer un réalisme exacerbé, au plus près des belligérants. Chose que peu d'autres bandes dessinées (Western) ont pu réaliser au demeurant.

Genral tj p15

Si le Western dans la BD n'est pas un thème inédit, loin de là*, nulles n'ont cependant traité  de manière aussi réaliste et passionnée et sur une durée aussi longue le sujet des guerres indiennes que dans la série Blueberry.
- La série Mac Coy a donné à voir des Apaches ou Séminoles assez belliqueux, dans des contextes relativement historiques, quoi qu'avec une tonalité un peu gothique assez particulière, et on y reviendra. (Elle a d'ailleurs aussi traité de Little Big Horn)
- Comanche, avec "les Guerriers  du désespoir" et "Furie rebelle" a traité à sa façon des rebellions Cheyennes, les noms des chefs indiens ayant été changés,
- Jonathan Cartland a davantage abordé les relations aux indiens que de véritables conflits militaires, tout comme Buddy Longway, bien que certains épisodes comme "Capitaine Ryan" ou "Hooka Hey" traitent plus précisement de batailles entre l'armée américaine et des partis Sioux ou Crows.

Quant à Jerry Spring, pour citer une autre série bien plus classique, les indiens étaient souvent encore plus faire valoir que de véritables éléments thématiques des histoires, (dans un contexte militaire), ...mis à part peut-être "Fort Redstone".

Aussi, liant documentation historique rigoureuse, scénario ténu, découpage serré, dialogues au couteau, et dessin hyper réaliste, Bluebbery et ce "Général Tête jaune" offre donc aux lecteurs un chef-d'oeuvre en matière de récit de guerre indienne en Bande dessinée, ces cases en étant une illustration.
A noter que les épisodes de la série traitant des tribus Apaches sont tout aussi remarquables.

Nb : Dans le registre bande dessinée ou récit illustré, et en restant dans la thématique Western et indiens, on pourra citer  avec un fort apport documentaire, les très bons (mais méconnus) : "Comanche moon" (Jack jackson, Artefact, 1980, traitant de la vie trés documentée du métis comanche Quana), et un titre comme "Sitting Bull, le Grand chef Sioux" (Fernand Nathan, dans la collection Far west, 1984), très bien écrit par George Fronval et magnifiquement illustré par Jean Marcellin.)

Légende image 2 : Un autre passage mémorable de l'album : la prise de Cheyenne "brutale" grâce à une branche élastique, mais dure. Comme quoi il ne fait pas bon être à la traine...

Image 3 : cette scène de vieux indiens, revenant sur leurs pas pour achever un général pris dans l'eau glaciale est aussi un moment intense et à fort potentiel de suspens de cet album.


* On pourra à ce sujet se reporter utilement au bel article de Gilles Ciment sur  le Western dans la BD  : http://gciment.free.fr/bdessaiwestern.htm

Posté par hectorvadair2 à 14:52 - Commentaires [5] - Rétroliens [0]
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17 août 2011

Les GROS MOTS (CHROMOS) de TINTIN (Venez comme vous êtes !)

Une exception ce soir, puisque cette note m'a été soumise par Philippe Morin, rédacteur en chef de feu la revue PLG, directeur de la maison d'édition du même nom, et relation amicale BDphile.

Comme celle-ci présente un intérêt critique certain, même si l'on quitte l'analyse BDphile pure d'une case pour rentrer plutôt dans la polémique sujette à une autre, je préciserais donc ceci : Etant moi-même plutôt fan de Hergé, mais ne souhaitant pas valider toutes ses prises de position (du passé), et considérant que Moulinsart SA doit assumer l'entièreté du patrimoine Hergéen, (...) j'assume de mon côté la publication de ce billet sur 1caseenmoins. C'est parti :

Chromo43Titre  :  les Chromos "Voir et savoir" : un « Hawker Typhhoon »

L'auteur : Hergé

l'Editeur : Lombard (©Casterman) et Septimus

La date : 1953

Le contexte :

A partir de 1953, a lieu la publication de la collection « VOIR et SAVOIR par HERGE » publiée par le LOMBARD (mais dont le copyright est CASTERMAN et qui en aussi est l’imprimeur).
C’est une collection du Chèque tintin. 
Plusieurs séries d’images de format moyen que l’on gagne en réunissant les fameux Chèques Tintin que l’on trouve dans plusieurs marques de produit alimentaires.
Il existe un album cartonné dans lequel on colle ces images en emplacements prévus à cet effet.

L’album IV est consacré à l’Aviation, et la série 9 est consacrée aux avions de la seconde guerre
mondiale (les séries étant chronologiques).
Chaque image comporte un dessin en couleurs de l’avion en question avec un dessin de Tintin en
situation par rapport à l’avion.
Pour l’instant, rien de sensationnel. 


Plusieurs de ces images sont évidemment consacrées aux avions allemands de cette guerre, et
cela permet de mettre en situation Tintin de façon plutôt humoristique (habillé avec l’habit
traditionnel bavarois, ou bien guindé en officier supérieur de la Luftwaffe, l’armée de l’air
allemande).
Il est notoirement acquis que c’est Jacques Martin, alors travaillant au Studio Hergé, qui est en
charge de ces dessins réalisés dans le plus pur style Ligne Claire. Mais c’est sans doute Hergé qui
garde la main sur les dessins de Tintin. Certains (mais pas tous) sont complétés de sa signature.
Le numéro 43 de cette série, un « Hawker Typhoon », avion anglais datant de 1942 qui a
notamment servi sur le front de l’Ouest après le débarquement allié en Normandie en 1944, réputé
pour être équipé d’un armement redoutable qui lui permettait de détruire notamment les tanks
allemands. Chromo43gros
Le dessin de Tintin le représente en uniforme de l’armée allemande (version camouflage pour
l’automne), en équipement complet, avec un fusil, une baïonnette et un masque à gaz, courant
avec Milou à ses trousses pour échapper à l’avion en piqué. Il a signé le dessin.
Mais si l’on regarde de près le dessin, on constate que cet uniforme n’est pas un simple uniforme
de l’armée allemande, l’insigne du col ne laisse aucun doute, il s’agit d’un insigne de la SS, la
« Waffen-SS », cette unité spéciale de sinistre mémoire qui possédait sa propre hiérachie et qui se
battait sur tous les fronts aux côté de l’armée allemande, s’occupant notamment des basses
besognes (en France, ils sont responsables de la destruction du village Oradour-sur-Glane et de
ses habitants). Waffencouleur
On peut se demander, pourquoi 8 ans seulement après la fin de la guerre, Hergé a cru bon
d’ajouter ces 2 terribles lettres sur le col de Tintin, alors que rien ne le justifiait, et l’absence
d’insigne aurait simplement identifié Tintin à un simple soldat anonyme de l’armée régulière ?
S’agit-il d’une façon de sous-entendre que si Tintin avait porté l’uniforme allemand, il se serait
forcément enrôlé dans la Waffen-SS....

Souci d’exactitude historique puisque les belges qui souhaitaient se battre sur le Front russe pouvaient s’engager dans une Division de la SS spécialement créée en 1944 à cette occasion, et appelée Division Wallonie (de même qu’en France, il y eu la Division Charlemagne) ?  
Et pourtant, le Typhoon ne s’est jamais battu sur le Front de l’Est. 
Et pourtant, l’insigne SS figurant sur le col des soldats figurait sur le col droit, en blanc sur fond
noir, ce qui n’est pas le cas ici.
On peut donc estimer, que c’est en toute connaissance de cause qu’Hergé a ajouté discrètement
cet insigne, sorte de clin d’œil de mauvais goût ? 
En tous les cas, ce dessin est passé inaperçu.

SSpubOn rappellera que ces albums n’ont été réédités qu’une seule fois,  à la fin des années 70 par les éditions SEPTIMUS à tirage limité. Mais depuis trente ans les éditions Moulinsart, pourtant à l’affût de tout le matériel peu connu lié à Tintin ne les ont jamais réédités.


...De revoir ce dessin près de soixante ans plus tard, avec le recul, peut provoquer une gêne, voir un malaise. En tous les cas, jamais ce dessin ne pourrait aujourd’hui être publié tel quel sans justification ni sans réaction... ("Ce qui est désormais fait ce soir"... , note de "l'éditeur".)

 
Philippe MORIN 

UN site de référence pour visualiser l'ensemble des chromos d'Hergé : Tintinpassion

tintinmcdoImage ci-dessus trouvée sur :

http://www.touscollectionneurs.com/forum/viewtopic.php?p=228531

Posté par hectorvadair2 à 23:31 - Commentaires [6] - Rétroliens [0]
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20 mai 2011

Nous n'attendrons plus d'Idyl avec Jones

Titre  :  Idyl, in : "Jones 30/40"Case1

L'auteur : Jeffrey (Catherine) Jones

l'Editeur : Futuropolis

La date : 1976

 La page/la case :  case 1 p. 23

Le contexte :

Bon sang ! Cela fait des années que j'aime cet artiste, découvert par le biais de l'Echo des savanes/Special USA au début des années 80, aux côtés de Bernie Wrightson avec lequel il apartagé un appartement de 1975 à 1979 (ainsi qu'avec Barry Windsor-Smith et Michael William Kaluta*), ...et je n'ai jamais pris la peine d'écrire une note sur lui.

Hier, l'annonce de sa mort est tombée sur Facebook, via sa page qui était suivie par plus de 4000 (quatre mille !) personnes/fans, et je suis tombé de haut. Pourquoi d'ailleurs s'y faisait-il appeller Jeffrey Catherine Jones ?

Jeffrey Jones est né le 10 Janvier 1944 et est l'auteur de quantité de couvertures de livres fantastiques, ainsi que de quelques planches de bande dessinée à la personnalité très particulière, dont celle qui fait l'objet de cette note hommage.

Celui qui était considéré comme le plus grand peintre vivant par Frank Frazetta lui-même a été nominé entre autre en 1975 pour le "World Fantasy Award for best artist" et a l'a remporté en 1986. Il vivait cependant avec une sorte d'angoisse depuis tout petit car il souhaitait apparemment être une fille. Mais comme écrit dans sa page américaine Wiki, dans le sud des états unis dans les années 50, il valait mieux ne pas en parler.

Ses oeuvres dessinées ont été traduites en grande partie en France grâce à Fershid Barucha et les éditions du Fromage, ainsi que Futuropolis, mais ses peintures peuvent se trouver chez Underwood Books.

WomeninagesHéritier de peintres pré raphaélites auquel on pourrait le rattacher, tel Rosetti, Millais, Burne-Jones, ou bien d'autres un peu plus classiques comme N. C. Wyeth, il avait développé une sensibilité si extraordinaire dans son art que l'on ne peut qu'être subjugué par ses tableaux. La thématique de la femme le hantait apparemment car l'élement féminin était omniprésent dans ses histoires et peintures, que ce soit pour illustrer la plénitude ou au contraire exprimer l'angoisse (cf. entre autre la peinture sur la vieillesse de la femme visible ci à côté). Mais le thème de l'enfantement était aussi symptomatique de la personnalité de l'artiste, (et cela est d'avantage compréhensible aujourd'hui), celui-ci ayant été utilisé à plusieurs reprises avec le personnage d'Idyl, une jeune femme enceinte, déambulant dans une nature paradisiaque.

(Ci dessus, image tirée d'un article de la revue Ere comprimée.)

IdylCette jeune femme pose un regard à la fois émerveillé et naïf sur son entourage, et discute avec les animaux comme les autres éléments qui l'entourent, mais se permet aussi une réflexion désabusée sur le monde. Cette réflexion apparaîssant aujourd'hui comme un révélateur de la souffrance psychique que devait endurer Jeffrey/Catherine.

Celui-ci a en effet été marié en 1966 avec une amie de Lycée et ils ont eu ensemble une fille Juianna. Mais en 1998, il a opté pour une thérapie de remplacement d'hormones, qui l'a jeté dans une tourbillon dévastateur. Ce n'est qu'en 2004 qu'"elle" a repris un train de vie normal et s'est remise à travailler. Développant ensuite sa page Facebook, suivie par plus de 4000 personnes, et postant régulièrement ses oeuvres (pour la postérité ?)case2

Comme l'exprime Idyl dans cette belle case, (et le reste de la planche qui l'entoure), où un papillon demande à la jeune femme ce qu'elle attend, ...l'attente peut être longue.

Mais cela finit quand même par arriver un jour, même si personne ne voit au final ce que l'on voit nous...  (Et même si c'est un éléphant, comme le dit Idyl de manière totalement naturelle dans la chute non-sensique de cette planche, puisque rien n'a bougé en réalité.)

...La poésie de Jeffrey Catherine Jones était simple, belle, limpide, mais tourmentée, bien que très humaniste, et très proche de la nature. C'est ce que je retiendrai de ce très grand artiste.

 

* The Studio : cette colocation a d'ailleurs fait l'objet d'un livre du même nom, voir : http://www.berniewrightson.fr/divers

La fiche du livre 30/40 (dont est tiré cette case), sur BDovore

La page profil de Jeffrey sur Facebook.

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15 février 2011

Un diable dans le musée

Titre  :  Bourdelle. Le visiteur du soir.boudelle21

L'auteur : Bézian 

l'Editeur : Paris musées 

La date : 2010

 La page/la case :  case 2 p. 21

Le contexte :

Cela fait bien dix ans que Bézian avec le "Chien rouge" a su imposer un style moderne, racé, mature. Style qu'il avait juste ébauché avec ses albums typés "gothiques" des années 80 (Adam Sarlek..)

Aujourd'hui l'auteur a ça de superbe : cette habilité à produire des cases de toute beauté, aux traits secs mais si agréablement agencés, où les clairs obscurs dominent et forcent l'équilibre des planches. L'utilisation de deux ou trois couleurs simples par cases mettant au final cette technique superbement en valeur.

Son "Gardes fous" (Delcourt 2007, abordé sur ce blog) proposait déjà un récit fortement axé sur le milieu culturel (littéraire en l'occurrence), avec de belles références cinématographiques, et l'architecture était omniprésente grâce aux plans de la villa du huit clos dessinés par son frère.
On retrouve ici avec cette "visite" commanditée par les Musés de la ville de Paris l'art de mettre en scène les milieux artistiques et ce même amour des bâtiments et des structures. On remarque d'ailleurs de nombreux plans permettant de découvrir des détails d'arrière cours, rapprochant un petit peu en cela Bézian du travail rigoureux de l'autre dessinateur classique reconnu dans le genre : François Schuiten.

bourdelle25S'impose alors l'approche scénaristique : Cet homme (cette silhouette, ce fantôme, ce visiteur) qui furète, saute de toits en toits et pénètre dans le parc du musée Bourdelle sert au final de fil conducteur à un récit auto analytique en huit clos.

Ici, pas de dialogues "classiques" dans le sens "d'automatiques". Des bustes en plâtres philosophent entre eux, avec humour (et l'on pense alors très fort à Francis Masse), et les fantômes de Bourdelle, Rodin et Giacometti conversent sur la difficulté de création de leurs oeuvres respectives...nous offrant au passage quelques leçons d'Art...

Giacometti : - "Pourquoi cette vierge est-elle si grande ? 
Bourdelle  C'est mon amour pour le modèle qui m'a porté à la faire géante"

- Moi, mon amour pour les gens m'en fait chercher l'âme en faisant presque disparaître leurs corps..."518_vignette_BEZIAN_BOURDELLE

Le visiteur, ou plutôt sa silhouette, cet homme encapuchonné qui tente le diable* pour s'approcher de son maître, et arrive à ses fins.. c'est l'auteur, dont le souvenir lié à Bourdelle sert de trame à ce rêve éveillé.. cette plongée dans l'invisible, les recoins, le jardin d'un musée pas comme les autres; jusqu'à la chute finale.

...Un chef d'oeuvre magnifiquement sculpté,

et Bézian : une valeur vraiment sûre !

(*) Encore une référence cinématographique puisque "les visiteurs du soir" est justement une oeuvre classique liée au diable. (Marcel Carné, 1942.)

Posté par hectorvadair2 à 09:01 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
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