Une case en moins

23 septembre 2012

Derib, moderne malgré lui ?

Seul, série Buddy Longway nancy

Auteur : Derib

Editeur : Lombard

Date : 1977

Case :  case 5, p. 41

On fête Derib à Thiers ce mois ci, au musée de l'usine du May(1), comme on a fêté un an plus tôt son voisin des alpes Toppi, lui aussi édité luxe par Mosquito. En effet, à cette occasion, un album limité dos toilé parsemé d'aquarelles indiennes et de la faune de l'ouest des états unis a été produit. ("Indian spirit")

 Derib, de son vrai nom Claude de Ribaupierre sort, et c'est heureux, un nouvel album dans quelques jours. (Tu seras reine/ Le lombard), et si on n'y retrouvera ni les indiens, ni la famille de Buddy Longway, cela augure d'un bon moment de plaisir tout de même, car depuis que cette série western phare débutée en 1974 dans le journal Tintin s'est achevée en 2006 avec le vingtième épisode; on n'avait pas vraient (re) lu l'auteur depuis.*

 Buddy Longway, 1er album du nom, a paru en 1974, et c'est deux ans plus tard, alors âgé de sept ans, que j'ai découvert les deux  premiers albums de mon grand frère. Ces récits me plûrent alors tellement, au mileu des autres albums classiques disparates familiaux, que je pris la décision de suivre la série.. qui m'a accompagnée durant les 30 années suivantes.

C'est ainsi que, comme, de nombreux autres lecteurs sûrement, j'ai vécu au fur et à mesure dans la peau de Jeremie, le jeune métis, 1er enfant du couple Buddy/Chinook, puis dans celle de son père, alors que devenais aussi papa moi-même de deux filles (Eux aussi ont eu une fille : Kathleen !)

Le western et les indiens me plaisaient déjà beaucoup en eux-mêmes, mais pouvoir ressentir ces sentiments variés au fl des albums donna cette saveur si particulière à la série, et en fît ma fêtiche. (...)

 Aujourd'hui, à l'heure où s'est achevé le cycle de la vie pour nos héros principaux, (spolier ?), et que les indiens ont tous rejoint leurs réserves.. à l'heure où Derib cherche une autre inspiration, .. A l'heure aussi un peu difficile du "tout action, comics, fantastique et Manga", on peut s'interroger un instant sur l'impact et l'influence de Buddy Longway sur la bande dessinée moderne.

buddylongway04

 Prenons un album comme "Seul", 4 eme volume de la série, où le héros, parti pour vendre des peaux au fort, loin de chez lui, se casse une jambe en tout début d'histoire, obligé de se débrouiller "seul", handicapé, dans un milieu hostile.

Pour les canons de la BD d'aujourd'hui, on pourrait dire qu'Il ne se passe pas grand chose. Buddy se déplace à pied,  se cache, observe la nature, évite des ennemis inconnus (cf la case 2 page 16, analysée en son temps dans les cahiers de la BD), avant d'enfin, page 24, rencontrer l'action. En effet c'est le moment où il retrouve, en pleine nature, la "civilisation". Mais l'ironie du sort veut qu'il tombe inopinément sur un conflit entre trappeurs et indiens (des crows belliqueux).

Caché, il assistera à un début de massacre, avant de sauver malgré lui un jeune homme blessé qui a réussi à s'éloigner du combat. (...)

page41seul Dans cet album, où Buddy va se retrouver confronté à la nature sauvage, à lui-même, et à l'amour naissant d'une (autre) femme pour lui, (cf Nancy, sur la case montrée), Derib exacerbe les sentiments humains. La peur tout d'abord, lorsque Buddy se retrouve seul, blessé. Celle où il doit fuir les bruits suspects... Puis le courage de survivre, d'aller de l'avant. La volonté bien sûr. Puis à nouveau le courage et l'abnégation, lorsqu'il sauve le jeune homme et prend sur lui de le ramener au fort pour sauver toute la troupe, tout comme celle dont il fait preuve, malgré le grand charme de Nancy, pour lui avouer que son coeur est déjà pris.

 Mais après toutes ces épreuves, la peur n'est pas partie, elle reste tapie là, et la scène où arrivant chez lui, il se cache à nouveau afin d'éviter un ennemi supposé venant vers lui, avant de reconnaître quelqu'un de confiance, fait écho à la scène similaire de la page 16.

Cette fois par contre, tout danger est passé, et la boucle peut se boucler.

 Comme souvent dans Buddy Longway, un happy end, néanmoins réaliste, clôture l'album, bien que l'on ait appris depuis la poignée de derniers albums de la série que cette formule n'a rien de définitif. (...)

 Concernant cette démarche de laisser libre court à un récit tout en nuances et dans un rythme naturel, on ne peut pas ne pas penser aujourd'hui au style manga, qui nous a révélé la faculté des artistes japonais à montrer l'immontrable : 

.... N'était-ce pas Taniguchi, qui nous a montré, à nous européens, avec son "Homme qui marche ", en 1995 la beauté simple des paysages traversés, le questionnement de l'homme dans son environnement ?  

Or, vingt ans plus tôt, ce Buddy qui marchait, en titubant, nous faisant partager son regard inquiet ou amoureux de la vie, .. n'était-ce pas une prévision de ce même "Homme qui marche", version suisse ?

 Mais "3 hommes sont passés", l'album précédent, inspirait déjà aussi beaucoup de respect pour la famille et la nature, une des forces de la série, et rien que son titre suffisait à nous intriguer, comme un western spaghettii pouvait aussi le faire à l'époque, mais dans un registre opposé.

D'ailleurs, les titres de Buddy Longway ont souvent résonné de manière pertinente avec leur contenu sociologique, et il n'est pas étonnant que Derib ait été sollicité pour réaliser des albums pour différentes "causes" : don du sang, sida, prostitution, drogue, alcool... (Jo, Dérapages, Pour toi Sandra, Red road dans une certaine mesure.) 

  Derib n'est évidemment pas le seul à avoir abordé ce côté humaniste dans la bande dessinée franco-belge-suisse, et on citera volontier les noms de Cosey (voisin suisse et "élève" de Derib (série Jonathan, A la recherche de Peter pan...),  ou de Tito (Tendre banlieue), mais aussi de Vink (He pao, dans un registre aussi très personnel mais oriental)...Mais l'auteur de Buddy a su imposer très tôt une marque de fabrique très originale, (que l'on a cru tout d'abord réservé aux enfants seulement, à cause de son format particulier, aux pages très aérées, et à cet aspect familial), qui résonne étonnament aujourd'hui.

Si l'on dévait rééditer son oeuvre sous format noir et blanc et roman graphique, il n'est pas dit que cela puisse ne pas passer, d'autant plus que le thème de l'écologie souvent abordé alors a à nouveau le vent en poupe.

 ...Derib, moderne malgré lui ?

 (1) http://www.ville-thiers.fr/Sous-la-plume-de-Derib-de-Yakari-a

 (*) Dérapages BD "sociale" sur la prostitution est sorti (discrétement) en 2009, et un album d'aquarelles et de textes sur la série Longway "Les saisons d'une vie", a paru en 2011.

Posté par hectorvadair2 à 14:34 - Une case en moins - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires

    En effet, Derib est peut être le "Taniguchi franco-belge".

    Posté par Raymond, 23 septembre 2012 à 15:08

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