Une case en moins

30 novembre 2009

Berlin : faut-il des lunettes pour voir le chaos ?

Titre  :  Berlin, la cité des pierresberlin140_1_2

L'auteur : Jason Lutes 

l'Editeur : Delcourt, collection Outsider 

La date : 2009

La page/la case :  p. 140 , cases 1-2

Le contexte :

Un bouquin offert cet été pour mon anniversaire par des amis attentionnés. J'avais déjà eu l'occasion de feuilleter ce roman graphique en médiathèque il y a quelques années, puisqu'une première traduction française avait été proposée par le Seuil en 2002 (déjà?), mais sa lecture complète m'a permis de découvrir un récit de tout premier ordre, aux qualités indéniables, tant sur le fond que la forme.

Édition Delcourt tome 1
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Jason Lutes est né en 1967* et cet auteur américain immigré assez jeune en France a eu une éducation culturelle qui lui a permis de dégager un style d'écriture (et de dessin) proches de la ligne claire européenne, même si la plupart des articles faisant mention de cette particularité reprennent un peu trop facilement à mon goût le discours de l 'intéressé lui-même, dont le désir aurait été d'être publié à l'origine en France.

Car même s'il est vrai que son récit traitant de la monté du national socialisme (nazisme) à Berlin en 1929 se déroule en Europe, et se situe assez loin des préoccupations américaines habituelles que l'on peut lire dans des comics plus courant, de style graphic novel ou autre, où l'autobiographie (Graig Thompson), le témoignage ou road movie (Jessica Abel), les histoires d'adolescents shootés (Charles Burns), ou des récits poético-fantastiques (Jim Woodring, Tony Millionaire, ...) sont plus connus, on est je pense encore assez loin de la vrai ligne claire franco-belge dont le trait rond, anguleux et bien noir sert plutôt habituellement des récits dits "classiques" du genre polar ou aventures publiés historiquement par les grandes maisons d'éditon Dupuis, Casterman ou Dargaud..
Dire simplement que Lutes fait de la ligne claire est donc l'arbre qui cache la forêt (voir une contre-vérité) à mon sens.
url1Ci à droite : couverture première édition française (Le Seuil)

Il n'en demeure pas mois que son Berlin, dont le tome deux a paru en Octobre reste un roman graphique de haut niveau, culturellement et historiquement très riche.
De nombreux thèmes sociaux et culturels sont abordés de manière réaliste et tendre : La culture, avec le suivi d'une bande d'amis fréquentant les Beaux arts, ou les salles de spectacles; la pauvreté (le froid, les immeubles insalubres...); la politique (communisme et solidarité, national socialisme, manifestations, haine, violence, vie des petites gens...); la religion (belles scènes de Noël juif); les relations amoureuses, souvent difficiles, dans et hors mariage, hétéro et homosexuelles....

Lutes a aussi l'intelligence d'user de techniques efficaces de narration (cf. par exemple la case en moins de cette note, basée sur la malvoyance de Kurt Sévering, l'ami journaliste de Marthe, alors que celle-ci tente de portraiturer son ami sans ses lunettes). Astuce graphique qui rentre dans les délices auxquels un Scott Mc Cloud nous a appris à faire attention lors de la lecture (et la conception) d'une bande dessinée.

berlin140_4

Case 4 de la page 140

Il y a multitude d'autres exemples qui parsèment cet excellent roman graphique qu'il serait trop long à citer : La neige sur la ville et les perspectives qui changent, la mort de Gudrun Braun et son dernier rêve perdu, les musiques ou les paroles de la radio qui transitent dans l'air froid par dessus les dialogues des personnages, les attitudes et les pensées des personnages eux-mêmes, hyper-réalistes... Tout cela participe à faire de Berlin un ouvrage incontournable.

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extrait de la page 115

On reprochera cependant une maquette qui, ayant privilégié le format roman, (même s'il est d'assez grande taille) nous donne à lire des bulles ou pavés de texte aux polices de caractère taille 9 voire 8, ce qui rend le texte souvent illisible pour des yeux normaux.
Dommage pour un livre exigeant qui pourrait intéresser un plus large public, portant des lunettes par exemple.

Je n'ai pas encore lu de notes traitant de ce souci précis, mais s'il fallait jeter une pierre dans ce mur... ça serait celle-là.

Note : 8/10 néanmoins.


* La biographie de l'auteur chez son éditeur Drawn & quarterly

- La chronique de Berlin sur Chronicart.

Posté par hectorvadair2 à 12:28 - Une case en moins - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires

    La lecture du premier volume il y a quelques années m'avait paru difficile, car l'histoire présente de nombreux personnages qui ne sont pas toujours faciles à reconnaître (les femmes se ressemblent un peu toutes). L'atmosphère de Berlin est certes bien rendue mais je me demandais alors quelles étaient les intentions de l'auteur. Le deuxième tome se révèle à cet égard bien plus intéressant car il permet de mieux comprendre l'objectif de cette BD : montrer comment la population d'un pays sombre peu à peu dans la crainte, au point de ne plus voir d'autre solution que de voter pour les nazis.

    Une grande oeuvre, certainement, qui atteint le niveau des grands classiques littéraires, mais dont la première lecture n'est pas toujours facile.

    Posté par Raymond, 30 novembre 2009 à 18:50
  • D'accord camarade !

    Oui, bel exemple de "littérature graphique" en effet.
    Pour ma part, j'ai beaucoup apprécié la présentation du communiste (allemand) avec sa solidarité historique d'époque et les rapports avec l'autre "bande"rivale national socialiste, ainsi que l"'arbitrage" hésitant de la police.

    Il apparaît déjà évident à la sortie de ce tome que la haine et la violence vont l'emporter.
    Les quelques cases consacrées à la communauté juive sont par contre suffisamment discrètement disséminées pour ne pas annoncer trop ouvertement ce qui va arriver.
    Beaucoup de retenue donc, et de justesse.

    Posté par Hectorvadair, 30 novembre 2009 à 19:21

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