Une case en moins

01 juin 2009

Réflexions sur les 63 ans de Blake & Mortimer,

et les bonnes raisons de traiter le Secret de l'Espadon comme le chef-d'oeuvre qu'il est.secret2

Série  :  Blake & Mortimer

L'auteur : Edgar Pierre Jacobs

l'Editeur : Lombard, puis Dargaud, puis éd. Blake & Mortimer

La date : 1946...

Le contexte :

Une menace moderne ?

Le Secret de l'espadon est l'occasion pour Edgar Pierre Jacobs, collaborateur d'Hergé au journal Tintin de présenter, de 1946 à 1950  les aventures de deux nouveaux héros : Blake et Mortimer.
Parus dés le premier numéro du journal Tintin belge en Septembre 1946 , (et en 1948 en France) cette histoire de « rétro-anticipation » mettant en scène les soubresauts de la civilisation face aux « jaunes » de Basam Damdu, empereur despotique du Tibet souhaitant envahir le monde aurait de quoi surprendre aujourd'hui. Ce racisme non feint étant quelque peu exagéré. (voir les planches originales parues dans Tintin sur Bellier.org)

Replacée néanmoins dans le contexte de la directe après guerre mondiale, cette lutte des anglais contre l'envahisseur est pourtant bien compréhensible et rappelle d'ailleurs avec peu de détour les souffrances récentes endurées par l'Europe face aux armées du 3eme Reich.
L'aspect « rétro » étant donc expliqué, il reste l'anticipation, que les plans de l'engin du professeur Mortimer et la base secrète anglaise ultra sophistiquée suffiront à justifier. (voir l'interview de Jacobs à ce sujet)

Il se détache toutefois de l'album un autre aspect aujourd'hui d'avantage compréhensible, mais moins évident pour le jeune lecteur de l'époque, et c'est celui de l'invasion du Tibet par les troupes chinoises (1950) que l'actualité de ses dernières années (manifestations lors des JO de Pekin entre autres) ont rendu encore plus perceptibles à chacun.  Les essais nucléaires lancés ces dernières semaines par la Corée du Nord et l'Iran étant d'autres exemples étonnant d'une menace similaire.
...Etrange comme d'un coup, le dictateur asiatique de l'époque en devient d'autant plus « réaliste ».

Un travail de longue haleine

Passé cette thématique guerrière et politique, on remarquera la longueur inhabituelle du récit. Publié dans deux albums à l'époque, chacun de 64 et 84 pages respectivement, on atteint donc une aventure couvrant 148 pages, fait particulièrement remarquable pour un seul récit en bande dessinée, à l'époque comme aujourd'hui d'ailleurs.
Connaissant de plus l'habitude des nombreux dialogues et texte off de l' auteur chargeant les pages, on peut reconnaître qu'on a à faire là à une « somme ».

D'autre part, mettant de côté le travail graphique important qu'Edgar Pierre Jacobs a du accomplir, on pourra s'attarder sur la densité du scénario, ses nombreux rebondissements, ainsi que les détails émaillant l'aventure, qui sont autant d'éléments, qui, replacés aujourd'hui dans un contexte différent (la reprise de la série par d'autres auteurs et le succès qu'on leur connaît) imposent encore d'avantage ce diptyque comme une référence incontournable du 9eme art.

Un livre peu engageant ?

A première vue, pour un néophyte, ou en tous cas un lecteur lambda qui découvrirait le « Secret de l'espadon » aujourd'hui sous sa forme « originale », celui-ci aurait tendance à faire mouvement arrière. En effet, et là, on différenciera les éditions (*), l'approche est assez aride.
Dessins « plats », couleurs fadasses, lettrage dactylographique en lettre capitale d'imprimerie, héros anciens (quadragénaires), expressions anglophiles datés, l'aspect a de quoi rebuter.
Si l'on fait cependant l'effort de se plonger dans la première planche, la magie opère instantanément.

(*) Ces deux albums Lombard ont été remaniés, (scindés en trois albums distincts plus grand format), recolorisés, et leur lettrage refait pour les moderniser aux yeux des lecteurs modernes en 1984 aux éditions Blake & Mortimer.

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© ed.Blake  & Mortimer/Jacobs

Des personnages ambivalents

C'est dans cet épisode qu'on a le plaisir de découvrir pour la première fois le colonel Olrik, chef du 13eme bureau et conseiller militaire de l'usurpateur. Un européen au service des « jaunes »... dont on aura l'occasion de découvrir (déjà) l'ambivalence au cours du récit. Ambivalence qui sera l'un des points forts des traits de caractère de ce personnage et qui servira bien sûr dans les albums futurs. (Cf. case ci-dessus, où l'un se fait passer déjà passer pour un autre... in page 40 du tome 2 "Lombard")

Ce n'est d'ailleurs pas l'un des moindres atouts scénaristique de cette longue aventure, qui aura le mérite de nous proposer sont  lot de personnages très réalistes subissants divers retours de fortune.
Le plaisir que le lecteur d'aujourd'hui éprouve en lisant ce début de série après avoir dévoré (sans doute) les albums plus récents et plus engageants n'est pas étrange au sérieux qu'ont mis Edgar Pierre Jacobs et ses héritiers scénaristes à peaufiner et surtout à bien caler cet aspect précis des choses.

Des décors à profusion

La diversité des décors de cette aventure en font ensuite un des aspect essentiel de sa réussite et de son charme :
Neiges éternelles du Tibet, combats aériens, désert arabe, plateaux rocheux, grottes, marécages, pyramides, villages autochtones, marche sous-marine, et pour finir base secrète sous-terraine incroyable : l'auteur s'est donné les moyens de son ambition d'Aventure.

Et un minutage au cordeau !

Pas une minute de répit, pas d'ennui. Malgré certaines cases de dialogues surchargées (qui font aussi la marque Jacobsienne), les scènes s'enchaînent à une telle vitesse, et le contexte de guerre est d'un tel réalisme que l'on est pris dans l'action avec les personnage, au point de vouloir rentrer dans les cases pour évoluer avec eux. C'est d'ailleurs ce qui fait que les images restent vives à l'esprit même une fois les albums refermés.   ... On y était !

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Olrik ? inédit from : Blake Jabos & Mortimer

Espadon/Gondwana : même combat !?

A postériori, et en se permettant une comparaison aujourd'hui entre le dernier Blake & Mortimer en date : « Le sanctuaire du Gondwana » et ce « Secret de l'espadon », on est frappé par le phénomène de boucle ou de miroir que ces deux récits évoquent.
...60 ans les séparent, les auteurs et dessinateurs sont différents, mais on a affaire à deux diptyques se répondant.(2)
En effet, le coup de maître de Yve Sente d'opposer les deux ennemis de toujours (Le professeur Mortimer et le colonel Olrik) face à un machiavélique changement d'identité pouvant apparaître comme un anneau de Moëbius sur lequel la série aurait évoluée depuis les origines.
Sous cet angle là, (et seulement) on reconnaîtra à ces deux albums contemporains le même charme que leur « aïeul ». Il fallait en effet oser l'idée de ce sarcophage abracadabrant, mais... tellement envoutant. N'oublions pas que ces séries classiques s'adressaient à l'époque aux enfants à partir de huit ans, et que l'on ne demande pas non plus, même si les choses ont sensiblement changées, à des adultes aujourd'hui de vérifier le sérieux d'une bande dessinée « classique » de ce type. (...)

2 – On s'intéressera ici au second tome du « Sarcophage du 6eme continent », et au « Sanctuaire », puisque ce sont dans ces deux volumes qu'est abordé l'inversion des personnages.

Ce qui nous fera dire en conclusion, que oui, lorsque les équipes sont réunies et que la témérité d'un scénario courageux et ambitieux l'est aussi, les chefs-d'oeuvre peuvent se répondre, même à plus d'un demi-siècle de distance. Et ça, ce n'est pas de la science-fiction !

(Ce qui n'est pas le cas de toutes les séries, même pour certaines qui ont plus ou moins gagnées leur galons auprès de l'éducation nationale, cf. la note du blog d'hectorvadair)

 

Ps : cette note mériterait d'être développée, mais l'idée de base était seulement, à partir d'une lecture rapprochée dans le temps des extrémités de la série, et d'un sentiment fort éprouvé à leur lecture d'essayer de tenter d'établir un lien entre les dernières aventures de nos deux héros et la toute première. Merci de vos commentaires avertis.

Pour aller plus loin :

La Marque jaune : le site des amis de B & M et de Jacobs

L'autre blog des fans de Jacobs, avec de nombreux documents rares ! 

Le site des éditions Blake et Mortimer, avec des interviews des auteurs.

Le site de Jean-Luc Martin, avec des extraits d'interview de Jacobs

Le site officiel d'Edgar Pierre Jacobs

 

Posté par hectorvadair2 à 21:47 - Réflexions - Commentaires [4] - Permalien [#]
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Commentaires

    Je n'ai pas vraiment compris comment le Secret de l'Espadon et le Sanctuaire de Gondwana pourraient être mis en miroir ? Quelle est exactement ton idée ?

    Il est vrai que j'avais été un peu été irrité par cette histoire d'âmes qui se transportent hors des corps et qui "se trompent de chemin", en quelque sorte. Je n'ai pas beaucoup médité sur le Sanctuaire de Gondwana mais ... je le relirai certainement, quand mon blog et le forum d'Alix me laisseront le temps.

    A mon avis, le véritable prolongement de "l'Espadon" (dont le scénario est malheureusement un peu râté à mon goût) serait plutôt "l'Etrange Rendez-vous". On y voit le retour surnaturel de l'empereur Basam Dandu et le monde entier est à nouveau en danger. Là aussi, il faudrait que je relise.

    Je signale ton billet au forum Marque Jaune. On verra si il y a des réactions

    Posté par Raymond, 01 juin 2009 à 23:34
  • Oui, je vais développer, dés que possible. Merci de ton commentaire. Et bien sûr, je rajoute au passage l'incontournable lien de "La Marque jaune" (où j'ai d'ailleurs trouvé une très utile explication sur les éditions toilées). ...My God !!

    Posté par Hectorvadair, 02 juin 2009 à 09:27
  • Le côté "littéraire" donné par les longs descriptifs jacobsien rassurait certainement mes parents : "La Marque jaune" est en tous cas la seule Bande Dessinée que ma môman m'ait jamais encouragé à lire !!!

    Posté par Totoche, 06 juin 2009 à 09:23
  • Le développement (s'il peut en être un) sur ce "miroir" des deux "trilogies", à lire sur le Forum de Raymond :
    http://lectraymond.forumactif.com/autres-bandes-dessinees-f7/pleins-feux-sur-edgar-pierre-jacobs-et-blake-et-mortimer-t179-105.htm#4637

    Posté par Hectorvadair, 26 décembre 2009 à 11:51

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